ENTREZ LIBRES
8 Juillet 2006
1ère partie : Vincent Van Gogh
15 mai 1990, monsieur Saito, directeur de la Daishowa Paper Manufacturing, est dans son bureau de Tokyo.
Sa secrétaire lui passe une communication téléphonique :
- Monsieur, vous êtes en direct avec Christie’s à New-York.
- Moshi-moshi …
- Saito san, le tableau qui vous intéresse va être mis en vente tout de suite. Ne quittez pas …
Le commissaire-priseur fait son annonce :
- Vincent Van Gogh – Portrait du docteur Gachet !
Il énumère les dimensions, donne les noms des anciens propriétaires de l’œuvre, cite les experts, détaille l’état du tableau et enfin annonce la mise à prix.
Comme on pouvait s’y attendre, c’est très cher …
Vincent Van Gogh - Portrait du docteur Gachet
- Allô, monsieur Saito, vous êtes d’accord pour enchérir ?
- Oui, oui
- Merci de nous prévenir si vous arrêtez les enchères, etc, etc…
Sans doute, le cœur de monsieur Saito a dû battre un peu plus vite; dans ces moments d’intense émotion, l’esprit fonctionne en accéléré.
Maintenant, notre acheteur potentiel commence à se poser des questions : “Et si le Van Gogh en question n’en était pas un ? Si les experts s’étaient trompés ? Après tout, c’est déjà arrivé…”
Circonstance aggravante, il connaît très bien l’autre portrait du docteur Gachet qui se trouve au Musée d’Orsay, à Paris.
Il ressemble bigrement à celui qu’il convoite, mais il a une très mauvaise réputation… De nombreux spécialistes prétendent qu’il aurait été peint par le tristement célèbre Claude Emile Schuffeneker.
Vincent Van Gogh - Portrait du docteur GachetMusée d'Orsay - ParisMaintenant, si vous m’y autorisez, j’aimerais faire une parenthèse sur ce personnage (Nous reviendrons par la suite à notre Japonais de service).Claude Emile Schuffeneker :
Claude Emile Schuffeneker - Paul Gauguin dans son atelier
Peintre mineur, il a fait partie de l’école de Pont-Aven – ce qui lui a permis de rencontrer Gauguin et sans doute Van Gogh. Comment s’est-il procuré des originaux de Gauguin et Van Gogh, Dieu seul le sait… En tous cas, pas en les achetant. (Dois-je vous rappeler que Van Gogh n’a vendu qu’un tableau durant toute sa vie “Les vignes rouges”).
Vincent Van Gogh - Les vignes rouges
Dans un premier temps, Schuff (nous l’appelerons ainsi), encouragé par son frère Amédée, agent de change et à l’occasion marchand d’art, ainsi que par le critique Otto Wacker, va “exécuter” (c’est le mot qui convient…) des copies de Van Gogh et Gauguin.
Vincent Van Gogh - Les souliers
Connaissant parfaitement les couleurs utilisées par ces peintres, leur technique, les supports, c’est pour lui un jeu d’enfant.
Il lui arrive aussi de retoucher les originaux.. pour “leur donner plus de valeur”!
Vincent Van Gogh - Le jardin de Daubigny
En voici un exemple : il existe une célèbre toile de Van Gogh“Le jardin de Daubigny”. On sait que Vincent avait l’habitude d’écrire presque tous les jours à son frère Théo. Dans ses lettres, il donne énormément de détails sur son travail. Dans l’une d’elles, il parle du “Jardin de Daubigny”, du chat sur la pelouse. Il joint un croquis sur lequel figure le fameux chat. Mais il ne parlera jamais d’une deuxième version. Schuff en aurait fait une copie. Se trouvant par la suite en possession de l’original, il crut bon de supprimer purement et simplement le pauvre animal afin de faire croire qu’il existait deux versions du même tableau – avec et sans chat.
Vincent Van Gogh - Le jardin de Daubigny
Sans doute pour les mêmes raisons a-t-il modifié d’autres œuvres – ne serait-ce que pour ajouter une signature.
Il est probable que Schuff ait fait plusieurs copies des fameux “tournesols”… A ce propos, Van Gogh dans son courrier parle de deux tournesols… il est possible qu’il en ait fait quatre … Il en existe quatorze !!!
Je n’ose penser qu’il y ait entre dix et douze faux !?...
9 des 14 TournesolsIl est vrai que Schuff a été concurrencé par d’autres faussaires. Mais il est probablement le seul à avoir opéré du vivant des peintres, ce qui lui conférait un énorme avantage.
Nous nous devons de reconnaître que Schuff et ses amis avaient tout de même un œil exercé pour trouver une quelconque valeur à des œuvres unanimement rejetées ! C’est, ne l’oubliez pas, l’époque du Salon où triomphent Cabanel, Detaille, Cormon et autres… Nous sommes en 1880.
Edouard Detaille - Le rêve passePour en terminer avec Schuff, voici la fin de cette triste histoire :
Vincent, devenu fou, s’est suicidé le 29 juillet 1890. Son frère Théo mourra fou lui aussi, deux mois plus tard, atteint de syphilis.
Le dernier tableau de VincentThéo laisse une veuve, Johanna Van Gogh. Cette dernière n’avait manifesté que très peu d’intérêt pour Vincent qu’elle n’avait rencontré que quatre ou cinq fois. “V’la-t-y-pas”, comme on dit, qu’elle hérite d’environ cinq cents œuvres de Van Gogh (imaginez ce que celà représenterait aujourd’hui) …
Vincent Van Gogh par lui-mème
Immédiatement, Schuff se précipite chez la veuve et la convainc assez facilement d’échanger quelques tableaux prétendument de Vincent, lui donnant parfois plusieurs toiles contre une qu’il “trouvait extraordinaire”. Vous avez compris le but de cette opération : deux ou trois faux contre un original, jolie affaire … Quant à Johanna, elle voyait sa collection augmenter d’autant. Finalement, tout le monde était content.
Claude Emile Schuffeneker par lui mème
Des tableaux récupérés, Schuff allait encore en faire des copies. Quant à ceux qui étaient passés dans les mains de Johanna, ils furent tous authentifiés : ils ne pouvaient pas être faux, puisqu’ils venaient directement de son beau-frère…
Vincent Van Gogh - Etude
Il existe aussi des copies d’époques faites par le docteur Gachet et son fils. Mais ces tableaux-là sont connus, n’ont jamais été présentés comme authentiques et sont très facilement identifiables grâce aux techniques modernes d’analyse.
Vincent Van Gogh - Crâne
Une exposition fut organisée à Berlin en 1928. Elle présentait des Van Gogh pas encore secs (Vincent était mort depuis 1890) … Le marchand d’art Otto Wakery y expose trentre peintures venant d’un mystérieux collectionneur russe dont personne n’a jamais entendu parler. Ces tableaux figurent probablement dans le catalogue de l’œuvre complet (je n’en suis pas sûr mais c’est vraisemblable).
Vincent Van Gogh - La nuit étoilée
Pardonnez-moi ce long détour…
Nous voici revenus plus de cent ans plus tard, le 15 mai 1990. Monsieur Saito est toujours au téléphone. Les enchères montent. Les représentants des musées et galeries du monde entier ne peuvent plus suivre. Nous sommes maintenant “entre nous” : quelques milliardaires que l’on peut compter sur les doigts d’une main sont au téléphone ou ont un représentant dans la salle.
Je vous fais grâce de la suite .. le maillet s’abat. “Adjugé 82,5 millions de dollars pour notre correspondant au téléphone”.
Et surtout, soyez gentils, ne me demandez pas de vous raconter l’histoire de monsieur Saito, qui quelque temps après cet achat, s’est retrouvé en prison pour corruption.. Il est mort en 1996.
Et le tableau, me direz-vous ? Il semblerait que c’était un vrai Van Gogh. Il allait être présenté dans le cadre de l’exposition de la collection du docteur Gachet. Exposition qui devait ouvrir le 30 janvier 1999 (Paris, Grand Palais). Et bien, croyez-moi si vous voulez, le tableau avait … disparu ! Vous m’avez bien compris, DISPARU …et depuis, personne ne l’a retrouvé.
Vincent Van Gogh - Asile deSaint-Remy
Autre histoire :
Toujours chez Christie’s. Toujours un Japonais, monsieur Yasuo Goto, assureur de son état. Cette fois-ci, c’est un tournesol qui est sur la sellette. Il était depuis longtemps par de nombreux experts attribué à “notre ami Schuff”. Monsieur Goto va l’acquérir pour finalement la modique somme de 39,92 millions de dollars.
Détail qui a son importance dans l’authentification des tableaux de Van Gogh, c’est le musée d’Amsterdam qui fait autorité dans ce domaine : toute œuvre qui n’est pas adoubée par le musée est considérée comme fausse. Ça n’a probablement aucun rapport avec ce que je viens d’écrire, mais monsieur Goto – vous savez, celui qui vient d’acheter un tournesol – monsieur Goto est un homme extraordinairement altruiste : il vient de faire un don au musée Van Gogh de 102 millions de francs, ce qui a permis de construire une aile supplémentaire. Il ne reste plus qu’à “fabriquer” quelques “tournesols” pour la garnir ! Merci monsieur Goto …
Amsterdam musée Van Gogh
Une dernière histoire pour la route :
“Le jardin à Auvers”, toujours de Van Gogh. Ce tableau appartient à la famille Walter qui décide de le mettre en vente. Il est estimé en 1992 à 320 millions de francs. Il se vendra 200 millions (seulement). Le tableau ayant été classé monument historique ne pouvait pas quitter la France. Résultat : le banquier Jean-Marc Vernes va payer 55 millions et promet cette toile en dation comme droit de succession. L’état, qui pense faire une affaire, règle la différence, soit 145 millions de francs (+55=200MF) payés par le contribuable. Ce tableau est reconnu officiellement faux. Remis en vente en 1996 (bien que faux, estimé tout de même 50 millions de francs), il ne trouvera pas d’acquéreur.
Vincent Van Gogh - Le jardin à AuversDepuis le décès de Jean-Marc Verne, le tableau, suite à un jugement de justice aurait miraculeusement retrouvé son authenticité …
Résumé : sur environ sept cents œuvres attribuées à Vincent Van Gogh, il y en aurait entre cinquante et cent de fausses, peut-être même plus, mais ne soyons pas trop optimistes…
B.M.C. - Les hommaginaires - Vincent
À suivre, si vous voulez bien….